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Le skateboard, du sport à l’art

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Une planche de bois, quatre roues en uréthane, beaucoup de bitume, de sueur et de sang… A première vue, le skateboard et sa pratique n’entretiennent qu’un rapport lointain avec l’expression artistique, a fortiori celles associées à la virtualité des arts numériques. C’est pourtant ce sport urbain qui, du 18 juin au 7 août, va inaugurer, à travers l’exposition « Public Domaine », le concept de « grande thématique » proposée par la Gaîté-Lyrique.

Inaugurée le 1er mars, l’ancien théâtre parisien transformé en temple des cultures nouvelles et des arts numériques compte consacrer deux fois par an l’intégralité de sa « boîte à outils » à un sujet apte à tisser des passerelles. « Il s’agit d’une approche pluridisciplinaire qui privilégie la dimension humaine et les usages plus que la technologie, précise Jérôme Delormas, le directeur de la Gaîté. Le skateboard, comme attitude, mode de vie, se prête parfaitement à une vision transversale. » Expositions, concerts, projections vidéo, performances à multiples facettes (graphisme, musique, cinéma, photo, mode, jeu vidéo, etc.) : le skate va occuper l’ensemble du bâtiment.

En un peu plus de quarante ans, cet objet culte a généré suffisamment de codes, valeurs, stocks d’images, héros et légendes pour nourrir des inspirations et bouleverser quelques destins. « Le skate m’a sauvé la vie, affirme Pedro Winter. Il m’a ouvert les yeux et les oreilles, m’a montré comment cultiver à la fois mon indépendance et mes réseaux. » Figure de la scène électro française, cet ancien manager du groupe Daft Punk, patron du label Ed Banger et DJ de réputation internationale, est resté skateur dans l’âme. Au point que la Gaîté-Lyrique l’a nommé commissaire de « Public Domaine », associé à un professionnel du skate, Morgan Bouvant.

Le duo livre quelques clés historiques du phénomène : « Les premières planches ont été créées à la fin des années 1950 par des surfeurs en manque de vague, expliquent-ils. Après être resté lié au milieu du surf, l’objet a pris son autonomie dans les années 1970. » Se développent alors des skateparks et une pratique axée sur des rampes construites à cet usage. En 1976, la grande sécheresse vide les piscines californiennes, qui deviennent de nouveaux terrains de jeu. Les premières « teams » apparaissent, comme celle des Z-Boys de Jay Adams, Stacy Peralta et Tony Alva, dont les exploits seront retracés dans le film Les Seigneurs de Dogtown (2005), de Catherine Hardwicke.

Au milieu des années 1980, le genre connaît une révolution. Des skateurs comme Natas Kaupas et Mark Gonzales choisissent la rue comme terrain privilégié, inventant des figures (ollie, handrail, kick-flip, etc.) se jouant de l’espace public et du mobilier urbain. « Un documentaire, Public Domain, réalisé en 1988 par Stacy Peralta, a témoigné de ce passage à la rue et fait basculer le skate dans une nouvelle ère », rappelle Pedro Winter.

Au coeur de la ville, ce sport va devenir une culture, en accentuant son identité rebelle. Relayé par des magazines comme Thrasher (qui fêtera ses 30 ans à la Gaîté-Lyrique), le skate développe une esthétique underground revendiquant un idéal libertaire en phase avec des slogans punk tels « Do it yourself » ou « Fuck the world ». En combinant à la fois le « j’menfoutisme » « white trash », et un perfectionnisme défiant les lois de la gravité au prix de mille souffrances, les skateurs deviennent d’influents modèles de la street culture.

Autour d’eux se sont agrégées de multiples expressions artistiques. Des graphistes prennent les planches comme support (Jim Philipps, Sean Cliver, Art Dump). La photo et la vidéo, surtout, trouvent une place essentielle. « Les cassettes VHS étaient les seuls moyens de connaître les nouvelles figures des Américains, mais aussi leur look, leur musique », explique Léonard Vernhet, membre du collectif de création graphique Ill Studio, dont les membres se sont rencontrés sur des « spots » de skate, et à qui la Gaîté-Lyrique a commandé le lettrage de « Public Domaine ».

Ce street art a révélé des photographes comme Michael Burnett, J. Grant Brittain ou Glen E. Friedman, des vidéastes d’exception comme Ty Evans, le Français Fred Mortagne ou l’emblématique Spike Jonze, auteur de vidéos d’anthologie, avant de réussir à Hollywood (Dans la peau de John Malkovich, Max et les Maximonstres, etc.). « Le skate aiguise l’oeil de manière différente, analyse Fred Mortagne, à force de constamment regarder la ville pour rechercher des spots, on en découvre d’autres facettes. Cette pratique force à la créativité. » « Dans des oeuvres qui n’ont plus rien à voir avec le skate, nous gardons inconsciemment une attirance pour les thèmes de l’équilibre précaire, de la tension, de la chute« , complète Léonard Vernhet.

Depuis la fin des années 1990, cette contre-culture a été rattrapée par son succès. Les Audimat record de compétitions télévisées comme les X Games aux Etats-Unis, les ventes de jeux vidéo comme Tony Hawk, le développement des marques vestimentaires ont fait entrer cet art de la marge dans la consommation grand public.

Son esprit rebelle tente encore de souffler dans la rue et sur Internet, devenu le principal vecteur des images de skate. En extrapolant un peu, ne pourrait-on d’ailleurs considérer les pirates du Net et autres surfeurs-hackers de la Toile, comme les skateurs du monde virtuel ?

En savoir plus sur http://www.lemonde.fr/culture/article/2011/06/11/le-skateboard-du-sport-a-l-art_1535004_3246.html#gKh2r4rQHudFtpuu.99

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